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« Comment dire à leurs parents qu’on a laissé leurs cadavres sans prières ? »
Dia al-Azzawi, « Sabra and Chatila Massacres, 1982-83 ». Polyptyque, 300 cm x 750 cm. Collection Tate Modern, Londres Photo © Dia al-Azzawi Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris

« Comment dire à leurs parents qu’on a laissé leurs cadavres sans prières ? »

L’Institut du monde arabe présente, pour la première fois en France, 25 œuvres magistrales de l’artiste irakien Dia al-Azzawi, considéré comme le maître arabe de l’estampe.

C’est dans le préambule du musée de l’Institut du monde arabe que l’on peut découvrir, jusqu’au 23 septembre, deux portfolios réalisés par une figure éminente de la modernité arabe, à la fois peintre, sculpteur, dessinateur et graveur. Le premier ensemble, publié en 1979, comporte seize sérigraphies. Les dessins intitulés Hymne du corps ont été réalisés par Dia al-Azzawi après la chute du camp de Tall el-Zaatar au Liban, le premier à subir un massacre en 1976, après un siège de 54 jours. Les autres gravures, Poèmes dessinés pour Tall el-Zaatar, sont des transpositions visuelles et abstraites de poèmes écrits par Mahmoud Darwiche, Tahar ben Jelloun et Tawfiq al-Sayegh en hommage aux victimes de ce massacre.
Dans la lignée de Picasso, l’artiste, établi à Londres depuis 1976, invente des symboles simples et expressifs qui dénoncent tout usage de la violence contre les civils, en plongeant le visiteur dans un univers en noir et blanc, où les corps sont désarticulés, emportés par une force tellurique. Des lignes sinueuses et enchevêtrées laissent deviner dans les entrailles de la terre une aile de colombe, transformée en fil barbelé, en vers poétiques, en filets de sang ou en mèche de grenade. Dans cette violence intériorisée émerge une ombre humaine, de profil, elle fait face à un monstre hybride et tourne la tête vers tout ce qu’elle porte sur elle : la charge de ses souvenirs, de ceux qui l’ont précédée, de ses lectures… La représentation de la peur y est saisissante. Une autre sérigraphie représente un corps démembré dans un cercueil, entouré de quelques feuilles vertes et de calligraphie arabe, comme pour restituer une sépulture artistique à des êtres disparus dans le chaos.

« Quatre heures à Chatila »
Quelques mois après le massacre des civils palestiniens perpétré en septembre 1982, Dia al-Azzawi réalise un polyptyque de neuf estampes dans son atelier de Londres, en s’inspirant de photos publiées dans les journaux, et de sa lecture du texte de Jean Genet, Quatre heures à Chatila. C’est le deuxième portfolio présenté dans l’exposition : Nous ne voyons que des cadavres, Massacres de Sabra et Chatila, réalisé en 1983. Les planches découpées en cartouches, où s’entremêlent les corps disloqués, font écho aux phrases de Genet décrivant l’obscénité des victimes, torturées avant d’être achevées. L’une des eaux-fortes tente de reconstituer l’enchaînement des faits, mais peu à peu, la violence du carnage empêche toute forme de représentation intelligible. Finalement, c’est le regard d’un survivant sur ses semblables déshumanisés qui demeure. Dans les existences dévastées survivent quelques barreaux de chaise et, parfois, le cadre d’une fenêtre, qui insiste peut-être sur la nécessité de faire voir au monde ce qui a eu lieu. La dernière estampe est la plus explicite, elle représente quatre lames de couteau sur le point d’égorger un être qui fixe le visiteur et le force à regarder le crime dans les yeux. Le mouvement de la lame vers une gorge gonflée par l’angoisse est tangible et fait écho au texte de Jean Genet : « Comment dire à leurs parents qu’on a laissé massacrer les enfants, les vieillards, les femmes, et qu’on abandonne leurs cadavres sans prières ? »

L’Orient Le Jour

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