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« Comprendre les mécanismes financiers est un enjeu de démocratie »
« Comprendre les mécanismes financiers est un enjeu de démocratie »

« Comprendre les mécanismes financiers est un enjeu de démocratie »

Souvent jugé trop technique et complexe, le système financier mondial intéresse peu. Pourtant, en comprendre les mécanismes pourraient permettre de replacer la finance au service de l’intérêt général.

« Aujourd’hui, en pensant au bien commun, nous avons impérativement besoin que la politique et l’économie, en dialogue, se mettent résolument au service de la vie, spécialement de la vie humaine », a écrit le pape François dans son encyclique Laudato Si. Des propos que le Secours catholique a choisi d’approfondir en publiant un rapport qui formule plusieurs propositions afin de mettre la finance au service de l’intérêt général. Membre du conseil d’administration de Finance Watch et chargé des questions de financement au sein du Secours catholique, Grégoire Niaudet est l’un des instigateurs de ce document. Il revient sur la nécessité, pour les citoyens, de s’intéresser à la finance et sur l’importance de (re)mettre la finance au service de l’homme.

Aleteia : À la lecture de ce rapport on comprend que vous portez un regard critique sur le système financier mondial tel qu’il est aujourd’hui. Que lui reprochez-vous concrètement ?
Grégoire Niaudet : C’est un système dont les règles sont trop fortement influencées par les acteurs financiers eux-mêmes. Par conséquent, la finance se retrouve plus au service d’elle-même qu’au service de l’homme. Les activités spéculatives en sont un exemple : elles n’ont que peu d’utilité dans la sphère réelle mais elles nourrissent ce système financier. Une autre conséquence est que de nombreux citoyens et responsables politiques ne s’y intéressent pas suffisamment. Tout l’enjeu est donc de reprendre la main sur la manière dont sont définies les règles qui encadrent la finance. Deuxièmement, tel qu’il est, le système financier continue à faire peser des risques sur nos sociétés : malgré les réformes engagées depuis 2008, il n’existe pas de protections suffisantes en cas de crise financière. Au-delà de cette finance trop souvent au service d’elle-même et du risque qui pèse sur nos sociétés en cas de crise financière, je pense qu’il y a une mauvaise orientation des flux financiers. Ces derniers vont essentiellement vers des activités qui ne sont pas utiles pour nos sociétés. Par exemple, moins de 30 % de l’activité des banques européennes est dédiée à l’octroi de crédit aux entreprises non financières et aux ménages.

Comment les banques jouent-elles un rôle d’intérêt général ?
Les banques ont un rôle essentiel dans nos économies. Elles sont au service de l’intérêt général en assurant trois fonctions essentielles : la gestion des paiements, de l’épargne et l’octroi de crédit. Nous constatons et regrettons que ce ne soit plus leur cœur de métier et c’est pour cela que nous proposons que les fonds d’investissement ainsi que les banques d’affaires fassent l’objet d’une règlementation séparée et que leurs activités soient cloisonnées. Aujourd’hui, l’actionnaire d’un hedge fund peut s’endetter quasiment sans plafond et sans obligation d’apporter des fonds propres. Mais s’il rencontre des problèmes, en fonction de sa taille, cela peut avoir des répercussions sur l’ensemble de l’économie. De même, la finance tient une place essentielle dans l’économie, elle canalise les ressources financières vers les acteurs économiques qui en ont besoin. Nous ne nous opposons pas à elle mais nous souhaitons qu’elle se mette au service de l’économie réelle.

Vous reprochez au système financier actuel une trop grande dérégulation. Mais le véritable problème – et enjeu – n’est-il pas d’abord et surtout celui de la formation des citoyens et des responsables politiques à l’économie et la finance ?
Les deux sont bien évidemment essentiels. Quand on éduque un enfant, on lui explique les règles car ce sont ces règles qui permettent de vivre en société. Il est donc crucial que chacun se forme à ces questions et soit conscient des enjeux sous-tendus. En se déconnectant de la sphère réelle et en se mettant progressivement au service d’elle-même, la finance a été rendue compliquée à appréhender. Pourtant, comprendre et se rendre maitre de ces mécanismes financiers est un enjeu de société, un enjeu de démocratie. C’est en les décortiquant que l’on pourra revenir à l’intérêt général. Il ne s’agit bien évidemment pas de sanctionner à tout bout de champ mais de poser des règles, des contraintes, qui permettent de prévenir toute dérive et tout mauvais comportement. Cette éducation passe aussi par la prise de conscience, par tous, que la finance est aujourd’hui basée sur deux principes fondamentaux : le court terme et les rendements élevés. Or cela ne permet pas de répondre aux exigences de nos sociétés dans la lutte contre la pauvreté, les inégalités et la transition énergétique. Investir dans ces activités ne permettra pas de dégager 20 % à trois mois, c’est une évidence. Aux gouvernements et aux acteurs du système financier de rappeler quelles devraient être les priorités. A contrario, sans interdire les investissements spéculatifs, ces mêmes acteurs doivent bien expliquer que ceux qui choisissent d’investir dans des produits risqués pourraient, le cas échéant, tout perdre. C’est une question d’honnêteté intellectuelle et de transparence.

Le Vatican a publié fin mai un document inédit intitulé Œconomicae et pecunariae questiones dans lequel il appelle au développement de « nouvelles formes » basées sur la charité, nécessaires face à un système économique et financier « parfois égoïste ». Vous y reconnaissez-vous ?
J’étais ravi de voir ce document arriver car il vient conforter de nombreuses recommandations qu’a pu émettre le Secours catholique sur le sujet. Malgré la crise de 2008, déplore ainsi le document, « aucune réaction […] n’a permis de repenser les critères obsolètes qui continuent de gouverner le monde ». « Un égoïsme aveugle semble parfois prévaloir » dans le système financier mondial souligne encore ce texte qui rappelle que le marché « n’est pas en mesure de se réguler par lui-même » car il ne peut ni créer les conditions de son développement comme la confiance et le cadre réglementaire, ni corriger ses « expressions nuisibles ». D’une certaine manière, ce document vient synthétiser la Doctrine sociale de l’Église sur la question de la finance. Ce texte est une confirmation, un pas supplémentaire vers l’affirmation des convictions des chrétiens sur ces sujets. Je regrette que la Doctrine Sociale de l’Eglise ne soit pas plus connue du grand public et des chrétiens eux-mêmes mais c’est aussi notre rôle, au Secours catholique comme à d’autres, de faire connaitre ce discours.

Peut-on être chrétien… et libéral ?
Cela mériterait de préciser les termes mais si l’on se réfère au libéralisme comme défini par Adam Smith je ne vois pas pourquoi cela ne serait pas possible. Pour moi, être libéral, c’est aussi accepter de respecter des règles définies collectivement. On parle toujours de « la main invisible » d’Adam Smith mais le libéralisme smithien évoque une société qui respecte les libertés et droits individuels… et dans laquelle les règles du jeu sont correctement établies en amont !

 Aleteia

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