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En Iran, les arts massifs de la résistance culturelle
En Iran, les arts massifs de la résistance culturelle

En Iran, les arts massifs de la résistance culturelle

LES 40 ANS DE LA RÉVOLUTION IRANIENNEAvant d’être le pays des ayatollahs et des pasdaran, l’Iran était un pays à la tête duquel trônait un chah assez dictatorial, certes, mais un pays ouvert à l’Occident et une certaine liberté. Et puis, tout d’un coup, venu de son long exil à Neauphle-le-Château en France, l’ayatollah Khomeyni a renversé les données avec une République islamique austère qui a coupé l’inspiration et l’air à plus d’un artiste. En jetant le voile, non seulement sur les femmes, mais aussi sur le passé sans qu’on puisse voir clairement le nouvel horizon. La plupart des esprits libres, soucieux de ne plus pouvoir s’exprimer comme ils l’entendaient, ont fui le pays et produit un art dissident et libre. Pour certains, qui sont restés en Iran, la phase de dissidence s’est installée sous la répression. Voici quatorze noms emblématiques, parmi les jeunes et les moins jeunes, les plus connus et les moins connus, et parmi tant d’autres aussi, qui portent le même flambeau…

Golshifteh Farahani, l’actrice (dé)voilée

Après le tournage de son premier film américain en 2009, Mensonges d’État, signé Ridley Scott, et ses apparitions non voilée sur les tapis rouges, l’actrice est dans le collimateur des autorités iraniennes. Menacée, elle doit quitter son pays – où vivent encore ses parents – pour trouver exil en France. Depuis, la jeune femme s’est affranchie de tous les interdits édictés par les ayatollahs. Elle dit même avoir trouvé une paix intérieure, alors que la presse essaye constamment de la renvoyer à son passé. Cela fait dix ans qu’elle n’est pas retournée chez elle. Refusant d’être politisée, tout ce qu’elle désire, c’est d’avoir une vie accomplie d’actrice.

Bahram Beyzai, le non-conformiste

Réalisateur, producteur et scénariste, il est à la fin des années 60 l’un des artistes les plus complets et influents de la nouvelle vague en Iran. Son premier long métrage, Downpour, en 1971, est considéré comme l’un des meilleurs films iraniens. Mais on accuse souvent ses œuvres d’être non conformes au code islamique. Ainsi, malgré sa popularité, Beyzai s’est toujours heurté au pouvoir en place, avant ou après la révolution de 1979. Quand il se rend en 1980 au Festival de Cannes pour présenter Ballad of Tara, malgré l’interdiction des instances iraniennes, il est momentanément banni dans son pays. L’année suivante, il perd son poste de professeur au département des arts dramatiques de l’Université de Téhéran.

Mohsen Makhmalbaf et ses retours

Enfant chéri de la révolution dans laquelle il revendiquait la torture des artistes, il a été emprisonné par la police à l’époque du chah, avant de retourner sa veste durant le régime des ayatollahs pour faire partie de la nouvelle vague iranienne. Pour le grand poète mystique persan Roumi, « la vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé ». Makhmalbaf voit dans cette métaphore une allégorie de l’impossible démocratie en Iran. Une grande partie de son travail, présenté dans des festivals de films internationaux, est bannie en Iran qu’il quitte en 2004 en protestation contre l’extrême pression de la censure et ce qu’il considère comme le retour du fascisme.

Abbas Kiarostami, le goût de l’interdit

Le cinéma de Kiarostami se voit bouleversé par la révolution iranienne en 1979. Contrairement à ses confères, il choisit pourtant de rester dans son pays, assumant les contraintes de la nouvelle politique, sous prétexte que son cinéma ne supporte pas le déracinement. Les années 90 seront marquées par une véritable reconnaissance internationale de son travail. Il reçoit ainsi en 1997 la Palme d’or (ex aequo avec L’Anguille de Shohei Imamura) au Festival de Cannes pour Le Goût de la cerise. Le film jusque-là interdit en Iran a été autorisé la veille de la remise des prix, avec quelques variantes plus conformes à la politique islamique.

Jafar Panahi, hors jeu

Avant de réaliser son premier long métrage Le Ballon blanc (Caméra d’or au Festival de Cannes 1995), Panahi est l’assistant de Abbas Kiarostami. Ses deux films sur les inégalités et l’absence de liberté dans la société iranienne, Le Cercle et Sang et or, ont été interdits localement à cause de leurs sujets. Hors jeu (Ours d’argent à Berlin en 2006), qui dénonce la place des femmes dans son pays, y sera également mal accueilli. Le cinéaste a inventé la technique de la double équipe de tournage. La première est un leurre, qui, en cas de danger remplace la deuxième, la vraie, qui tourne en secret. Interdit à Berlin et à Cannes, il est condamné la même année (2010) à six ans de prison avec une interdiction de réaliser des films ou de quitter le pays pendant vingt ans.

Reza Derakshani, citoyen du monde

Reza Derakshani avait fait un passage à Beyrouth il y a quelques années après son long séjour d’exil à New York. Artiste pluridisciplinaire (poète, musicien, plasticien visuel), son témoignage d’un art qui a les couleurs d’une inspiration formelle occidentale ne l’empêche guère de glisser, en douce mais sur un timbre fort, sur tout ce qui le rattache à ses racines iraniennes maintenant qu’il est devenu citoyen du monde et qu’il partage sa vie et son art aux quatre points cardinaux. Comme pour marquer son refus d’un système qui n’entre pas dans son champ de créativité.

Maryam Madjidi, poignante

Elle est née trois fois. En 1980, à Téhéran, un an après la révolution islamique. En 1986, lors de sa migration en France pour fuir le régime de Khomeyni. Puis en 2002, lors de son premier retour en Iran, qui marquera le début d’un long processus de réconciliation avec son passé et ses origines. Avec Marx et la poupée, récit autobiographique et lauréat du prix Goncourt du premier roman en 2017, la jeune auteure franco-iranienne raconte les paradoxes et la douleur de cet exil. Mais avant de témoigner du poids des déchirures et des sacrifices au contact d’une culture inconnue dont elle ne comprend ni les mots ni les coutumes, elle entame son récit poignant sur son enfance durant les premières années de la révolution.

Parviz Tanavoli, art fondateur

Parviz Tanavoli, dont les sculptures remplissent encore les parcs, les croisements des routes à Téhéran, Ispahan ou Machhad, vit actuellement à Vancouver.

Critiqué par les milieux ultraconservateurs iraniens pour ses liens passés avec la dynastie des Pahlavi, il a été poursuivi par la police pour « publication de fausses informations et pour avoir perturbé l’ordre public ».

Tanavoli, dont on a pu apprécier certaines œuvres à Beyrouth même il y a plus d’une dizaine d’années à la galerie Janine Rubeiz, a donné voix à une brochette d’artistes iraniens, dont Sadegh Tabrizi, Shahraiar Ahmadi, Shideh Tami ou Reza Abedini…

Khosrow Hassanzadeh, rouge sang

Les peintures de Khosrow Hassanzadeh sont marquées par la couleur rouge du sang, de la révolte et de la guerre. Pluie de gouttes de sang pour évoquer la violence, mais aussi ce jaillissement des lames dans une flagellation de Achoura. Omniprésence des femmes en tchador et des corps de prostituées sur fond de calligraphie persane, mais aussi de ces lutteurs qui se donnaient en spectacle dans les cafés pour des combats martiaux aux gestes étudiés. Malgré son choix de s’exprimer toujours à partir de Téhéran, en agitateur, il a été qualifié par la presse américaine d’artiste le plus chaud, comprendre par là le plus provocateur…

Marjane Satrapi, foudroyante

Difficile d’évoquer l’Iran sans mentionner la taquine et sensible Marjane Satrapi, réalisatrice et bédéiste. Si son médium de prédilection, la BD, ne porte pas a priori la véhémence nécessaire pour combattre les extrémismes, Satrapi a tout de même réussi à en faire du moins un porte-étendard, sinon une arme levée contre la dictature et les répressions. On pense naturellement à son foudroyant Persépolis, cartographie autobiographique de la révolution islamique en Iran, puis d’un exil en Europe, à travers son regard d’enfant qui se rêvait punk et « dernier des prophètes ». Adaptée au cinéma en 2007, cette œuvre est entrée dans le patrimoine culturel mondial, par-delà les frontières de l’Iran.

Mana Neyestani n’a pas le cafard

Né à Téhéran en 1973, Mana Neyestani est un dessinateur illustrateur qui vit aujourd’hui à Paris. Architecte de formation, Neyestani a été emprisonné en 2006 pour avoir dessiné, dans un supplément pour enfants d’un quotidien iranien, un cafard qui disait un mot en azéri. Il sortira des geôles plusieurs mois plus tard, décidé à s’éloigner du régime. Commence alors un long périple d’exil. Après Dubaï, la Turquie et la Malaisie, il obtient le statut de réfugié politique en 2013 en France. Il travaille désormais pour 2 magazines en ligne de l’opposition iranienne basés aux États-Unis. Il est l’auteur du livre illustré Petit manuel du parfait réfugié politique, paru aux éditions Ça et Là et ARTE éditions en 2015.

Gissoo Shakeri, la voix des femmes

Artiste polyvalente née en 1953, elle est une activiste, défenseure des droits de l’homme, mais surtout des femmes. Elle a commencé sa carrière d’artiste en étant chanteuse classique en Iran au début des années 80. Mais le régime des ayatollahs en a décidé autrement. Comme Mina Assadi et d’autres poètes et chanteuses, Gissoo Shakeri a été contrainte de se taire. Elle quittera la République islamique pour la Suède, où elle vit depuis 1988. À Stockholm, comme dans d’autre villes européennes, elle portera la voix des femmes opprimées de son pays à travers des conférences et des écrits pour enfants notamment. En 2006, elle a participé à la marche des femmes contre la répression de leurs consœurs en Iran, qui a pris naissance à Francfort pour finir à La Haye quatre jours plus tard.

Chahdortt Djavann, l’accusatrice

« Le voile, c’est l’étoile jaune de la condition féminine », affirme haut et fort cette essayiste et romancière iranienne, qui avait 13 ans en 1980 quand elle a refusé de le porter. Elle a été insultée, tabassée et emprisonnée. Depuis, installée en France, elle se bat par tous les moyens – sa plume essentiellement, mais aussi à travers ses interventions télévisées – pour dénoncer le totalitarisme du régime iranien. Après un mémoire sur l’endoctrinement religieux et l’islamisation du système d’éducation en Iran après l’instauration du régime khomeyniste, elle se lance en 1998 dans l’écriture. Ses romans coups de poing, inspirés de faits réels, à l’instar de son fameux Les putes voilées n’iront jamais au paradis ! publié chez Grasset en 2016, livrent des témoignages crus sur la misère des femmes, la frustration sexuelle et l’hypocrisie sociale en Iran. Sans compter ses essais politiques incendiaires, dont le pamphlet Iran, j’accuse (Grasset) paru en 2018, mettant en garde contre l’idéologie islamiste et l’ambition hégémoniste mondiale du régime de Téhéran.

Sayeh Sarfaraz, l’enfance de l’art

« J’avais un sentiment de culpabilité de ne pas pouvoir manifester dans mon pays. Alors j’ai décidé de le faire à travers mes œuvres », explique Sayeh Sarfaraz. Exilée d’Iran, cette rebelle vit au Québec depuis 2007. Artiste plasticienne, diplômée de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, elle exprime dans son travail son engagement en faveur des mouvements sociaux et citoyens qui s’opposent au régime de Téhéran. Sa démarche ? Sensibiliser, à travers un art a priori ludique et facile d’accès, le public international aux situations dramatiques que vivent ses concitoyens d’origine, tels l’angoisse permanente du conflit, la répression, la censure, la séquestration, les emprisonnements… Le tout au moyen de vastes installations combinant mots, dessins naïfs, et surtout mises en scène de figurines, personnages de Lego ou petits soldats qui (re)composent de violentes scènes d’affrontement. Avec des titres aussi explicites que Micropolitiques, Mahmoud le méchant ou Dictor Is In Town, ses œuvres se prêtent au jeu des multiples niveaux de lecture, et captent l’attention dans les différentes capitales occidentales où elles sont présentées.

Note de la rédaction : 40 ans de révolution iranienne sous la loupe de « L’Orient-Le Jour »

Il y a quarante ans, l’Iran commençait à radicalement changer de visage. À modifier son ADN politique, social, culturel et économique. À transformer l’État impérial en théocratie – en république islamique. Le 16 janvier 1979, à la demande de son Premier ministre qu’il avait nommé un mois auparavant, Chapour Bakhtiar, le chah Mohammad Reza Pahlavi et la chahbanou Farah Diba quittent le palais de Niavaran, en hélicoptère, pour l’aéroport militaire de Téhéran, où les attendent leurs derniers collaborateurs et officiers restés fidèles. L’avion s’envole pour Le Caire, où le président Anouar Sadate attend les souverains déchus.

Par ce qu’elle a profondément métamorphosé en Iran même, par son impact sur le Moyen-Orient en général et sur le Liban en particulier, cette révolution iranienne qui fête aujourd’hui ses 40 ans reste sans doute l’un des quatre ou cinq événements majeurs de la région au XXe siècle. L’Orient-Le Jour, du 16 janvier au 2 février, partagera avec ses lecteurs les chapitres de ce livre loin d’être clos.

Au programme, des récits: les derniers jours du chah (racontés aujourd’hui en page 7 par Caroline Hayek) ; la révolution iranienne vue par les Arabes; les journées marquées par le retour de France de l’ayatollah Khomeyni et la prise de pouvoir par les religieux. Des portraits – ou des miniportraits: celui de Khomeyni, justement, que L’Orient-Le Jouravait déjà publié en 2017, et ceux d’artistes iraniens dissidents majeurs, toutes disciplines confondues. Des analyses et des décryptages : la genèse de la vilayet e-faqih en Iran et celle du Hezbollah au Liban; la révolution iranienne vue par les chiites libanais; comment cet événement a bouleversé le Moyen-Orient ; l’évolution des relations irano-américaines et celle du système révolutionnaire en quarante ans. Des témoignages d’exilés iraniens, des focus sur la réaction de la rue libanaise à l’époque, sur l’Iran et la cause palestinienne, et sur la fascination des intellectuels occidentaux face à cette révolution.

L’Orient Le Jour

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