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Et vous, à quel étage habitez-vous ?
La troupe de « Illa Iza ? » entourant Georges Khabbaz.

Et vous, à quel étage habitez-vous ?

Sunnites, chiites, maronites, orthodoxes, druzes ou Arméniens partagent le même immeuble situé sur ce qui fut jadis la ligne de démarcation et refusent de déménager. Ils sont le Liban et ses multiples confessions. Ils sont « Illa iza ? », la pièce de Georges Khabbaz qui s’est jouée au Château Trianon et se reproduira à Baalbeck en comédie musicale.

Le théâtre du Château Trinon affiche complet, comme chaque soir depuis six mois. Le rideau n’est pas encore levé que l’hymne national est entamé. Les spectateurs se lèvent, applaudissent, un peu par habitude, beaucoup par mimétisme. Mais Georges Khabbaz est un metteur en scène qui a du talent et de la suite dans les idées, et le Kellouna lil watan est un personnage qui joue plus d’un rôle dans sa mise en scène. Un quartier de Beyrouth se présente dans un décor surprenant de réalisme : un poteau électrique pour éclairer (ou pas) les différences, une mobylette pour assurer les petits recels, une poubelle pour ramasser la misère, un barbecue sur une terrasse qui laisse les rêves se consumer, du linge blanc qui pend comme un dernier appel au secours. C’est un immeuble de sept appartements avec ses locataires ou propriétaires, le microcosme libanais par excellence.

Le Liban, c’est moi
Hussein a neuf enfants en bon chiite qui se respecte, il habite le rez-de-chaussée avec sa femme Zeinab enceinte pour la dixième fois, voilée et incroyablement drôle. Leur terrasse côtoie celle d’Élias, maronite père de deux enfants, Charbel et Maroun, un choix de prénoms évident. Nicolas revendique son orthodoxie, il a épousé une fille de la région d’Achrafieh qui se morfond toute la journée d’habiter un immeuble pouilleux, parle un français châtié et rêve de retrouver le carré d’or de ses ancêtres (prononcé « corridor » par Hussein comme tant d’autres mots français qu’il écorche à merveille). Ils occupent l’étage au-dessus attenant à celui de Harout, arménien et forcément musicien. Omar est élégant et sunnite, sa femme blonde est effacée. Son appartement donne sur celui de Talal qui ne jure que par la montagne qui l’a vu naître, il est druze et revendique les origines de son pays. Cette petite communauté évolue dans un immeuble qui tombe en ruines, dont les murs suintent et la tuyauterie se déglingue. Pour les servir, sortir leurs poubelles, nettoyer leurs vitres et monter leurs courses, un Syrien bien établi du nom de Ouqab souvent prononcé Iqab (encore une trouvaille astucieuse) se retrouve à écouter leurs querelles quotidiennes, leurs discussions controversées et leurs chamailleries. Le sujet de discorde : comment faire tenir l’immeuble, le ravaler et l’empêcher de s’écrouler. Pour réveiller leur conscience et secouer leur bon sens, au dernier étage un voisin désabusé qui prône la laïcité, fait quelques apparitions, les moralise et les semonce. Et Georges Khabbaz semble poser une équation : comment reconstruire le Liban quand, au sein même d’un immeuble, on n’arrive pas à trouver un terrain d’entente ?

Le Liban, c’est nous.
Georges Khabbaz est né en 1974 à Batroun dans une famille d’artistes, (acteurs ou musiciens, il évolue et grandit dans le monde de la littérature et de l’art). Il achève ses études en Musical Comedy à l’USEK. Acteur de cinéma reconnu (Ghadi et Under the Bombs) il produit, met en scène et écrit ses pièces depuis plus d’une dizaine d’années. Sur la scène du Château Trianon, il a présenté une pièce qui s’articule autour d’un seul thème, le vivre-ensemble et surtout le survivre dans cet environnement hostile, que chaque représentant d’une confession revendique comme étant le sien. Dans une dynamique intelligente et prompte, un dialogue farci de jeux de mots et de calembours judicieux, Georges Khabbaz fait réfléchir, avec verve et humour, chaque spectateur (toutes confessions confondues) sur un problème ancestral et de fond. Les protagonistes décryptent l’histoire du Liban, remontent aux sources, puis s’étalent sur la géographie et sur les origines primordiales, tentent de trouver des solutions. Pour les éclairer et rectifier leurs analyses, intervient une voix comme venue de l’au-delà. À la fin du premier acte, se profile une forme de consensus. Enfin, ils sont d’accord !

De l’abîme à la mise en abîme
Une journaliste est appelée pour réaliser un reportage et plaider leur cause, c’est une mise en abîme, celle du metteur en scène qui préfigure la fin du pays vu à travers l’objectif de cette reporter écorchée vive. Sa caméra, pareille à l’œil de Caen, va réveiller en eux les rancœurs confessionnelles, les différends qu’ils revendiquent, et leur impose de s’auto-analyser. Cette journaliste porte un nom équivoque qui renvoie tantôt au livre sacré du prophète Mahomet, tantôt à la montagne de saint Maron, elle ne révélera jamais sa véritable appartenance religieuse. Elle est tout simplement libanaise. La journaliste sème le trouble mais elle préfigure la grâce, celle qui tente de réunir et de souder. Et comme s’il fallait, pour comprendre et accepter l’autre, savoir s’il prie à genoux ou couché par terre, les mains jointes ou les mains ouvertes, s’il enterre ses morts sous une motte de sable ou sous une pierre tombale, comme s’il fallait pour pouvoir communiquer avoir le mode d’emploi religieux de l’autre. Le metteur en scène et acteur semble dire : si on arrêtait de se regarder à travers la Bible ou le Coran, si l’on tentait, pour pouvoir s’entendre, de faire fi d’une messe qui se chante ou se récite. Toutes les allusions politiques religieuses ou confessionnelle sont faites avec respect et humour. Le texte est riche, enlevé et souvent pernicieux. Les accents propres à chaque appartenance sont parfaitement imités, la prestation des acteurs est magistrale, truffée de réalisme et de sarcasme. Le ton est souvent un peu trop élevé, le propos moraliste mais un renversement de situation au second acte, admirablement mis en scène et en mots, pousse chaque spectateur, à la tombée de rideau, à se poser l’ultime question : « Illa eza ? » Et le mot de la fin n’en est pas un… Le spectacle reprendra à Baalbeck, sur les marches du temple de Bacchus, le vendredi 10 et samedi 11 août 2018, avec la participation d’un orchestre et de vingt danseurs, et l’ajout de trois chansons.

Distribution

Georges Khabbaz : Hussein
Laura Khabbaz : Jahida Ghandour
Ghassan Attieh : Omar
Cynthia Karam : Nana
Joseph Acaf : Elias
Omar Mikati : Abou Ra2ed
Wassim el-Toum : Talal
Joseph Salemeh : Nicolas
May Sahhab : Zeinab
Joseph Sassine : 3oukab
Asbed Khachadourian : Harout
Christelle Feghaly : Marwa
Boutros Farah : al-mass2oul
Roméo el-Hashem : History
Toufik el-Hajal : cameraman
Roger Barakat : cameraman
Fadi Abou Jaoudeh : bodyguard.

L’Orient Le Jour

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